La réitération dynamique dans Au rendez-vous allemand

Les poèmes qui composent les recueils de Au rendez-vous allemand  et Poésie et vérité 1942 ainsi que trois autres textes inspirés entre 1936 et 1938 par la guerre d’Espagne, ont été écrits pendant la guerre et édités clandestinement sous un pseudonyme. Ce sont des poèmes engagés contre le fascisme, assortis d’un appendice intitulé Raisons d’écrire dont le but principal est de « nuire à l’occupant » en retrouvant « la liberté d’expression.»

« Mais il fallait bien, écrit Eluard, que la poésie prît le maquis. Elle ne peut trop longtemps jouer sans risque sur les mots », formulant ainsi l’idée que face aux ennemis de l’homme, la poésie doit devenir une arme.

En 1944 paraît pour la première fois Au rendez-vous allemand  aux Éditions de Minuit.

LA QUESTION DU NOM

Patronymes et pseudonymes

J.L.Baudry distingue le patronyme du pseudonyme par cette formule pénétrante : « Ce n’est pas un auteur qui signe son oeuvre mais un texte qui cite son nom ».

Les pseudonymes Jean du Haut et Maurice Hervent, sous la signature desquels paraît le recueil, procèdent, selon la loi du genre, d’un choix motivé, et peuvent être aisément décryptés eu égard au contexte dans ces temps de guerre.

  1. Jean du Haut (« saint laïc ») : Le mot « haut » est un mot clef chez Eluard, porteur de spiritualité. Ici il prend tout son sens quand on sait qu’ à  l’époque le poète était dans les Hauts de Vézelay chez les Zervos et que c’est de là qu’il fit parachuter son poème « Liberté ».
  2. Maurice Hervent, mot-valise composé de AIR et de VENT.

Énigmatiques au départ, l’un et l’autre pseudonymes, s’ils voilent l’identité de leur auteur, dévoilent, à qui veut bien s’en donner la peine, un geste, une attitude quasi mystique l’un de connivence avec un motif ascensionnel, l’autre le destin d’un poème tract confié à l’air et au vent.

Épeler le nom

Le nom propre est un embrayeur qui ancre le message dans une subjectivité assumée, et dont la fonction est d’apostropher le lecteur. C’est un acte fort de nomination qui désigne et identifie un être unique, et le cas échéant, fait revivre l’absent.

« Ainsi Dante qui l’a perdue va-t il nommer Béatrice. IL appelle en ce seul mot son idée et demande aux rythmes, aux rimes, à tous les moyens de solennité du langage, de dresser pour elle une terrasse, de construire pour elle un château de présence, d’immortalité, de retour ».

Le seul fait de proférer le nom suppose que l’on s’adresse non seulement aux yeux mais aussi à l’oreille (celle-ci étant le « berceau de la poésie » pour René Char).  Il  n’a d’existence qu’à voix haute au coeur même de la lecture silencieuse. C’est une voix unique qui porte loin, ne cesse de nous hanter, et dont la permanence garantit la mémoire immortelle de celui qui, à un moment ou un autre de son histoire, l’a habité.

« critique de la poésie », p.21
« Garcia Lorca a été mis à mort[…] Saint Pol Roux a été mis à mort
Sa fille a été suppliciée[…] Decour a été mis à mort »

Pas de point final, mais le retour lancinant du nom des suppliciés qui, par cette seule mention, a pour effet, de susciter l’horreur, la compassion, la colère. Et leur mort est d’autant plus révoltante que ce sombre récitatif contraste avec les évocations lumineuses  qui d’une strophe à l’autre, célèbrent  « le bonheur en un seul bouquet » « les lèvres unies pour vivre », le rêve de « fruits en fleurs ». Ici, le déroulé du nom des victimes assassinées, dans sa progression dramatique, est dépourvu de tout effet de pathos.

Seule nous atteint et nous parvient, dans sa force brutale, l’atroce et insoutenable réalité.

«gabriel péri », p. 41 :

Péri : Un même signifiant renvoie à des signifiés opposés. La figure condense en une seule occurrence les deux pôles d’une image, tantôt positive, tantôt négative, qui, ligne après ligne, va s’égrainer sous le mode du vivre et du périr, de l’or et du plomb (Il en va de même pour AVIS, p.9). Les mots appellent ainsi leurs contraires dans des balancements antithétiques, aussi bien rythmiques que sémantiques, et c’est un motif constant  dans le recueil.

L’oraison funèbre se fait hymne à la liberté : « Péri est mort pour ce qui nous fait vivre. »

« liberté », p.57

Le mot « Liberté » dans le poème éponyme fonctionne comme un nom propre si l’on se souvient qu’Eluard a remplacé au dernier moment le nom de la femme aimée, à qui il était destiné, par celui de « Liberté » dans ce qui n’est autre qu’un poème d’amour.Le poème s’inscrit dans une gradation, portée par la récurrence incantatoire du rythme :  un à un, les mots traquent la liberté, non pas abstraite, mais tangible, sensible dans tous les objets du monde. Libre au lecteur d’en poursuivre l’énumération au gré de sa mémoire et de son imaginaire.

Marie-Paule Berranger écrit  avec justesse : « L’énumération est pure scansion, rythme à l’état sauvage, fortement accentuée, elle prend les mots dans une structure incantatoire,qui leur confère une aura magique. Elle engage une poétique de la répétition avec échos et reprises, d’un mot de passe receleur des secrets du monde »

Et il est de fait que la litanie éluardienne sonne comme une prière mais aussi comme une parole performative, qui agit, capable d’exorciser le malheur. «  Naturel comme la confiance, écrivait Jean Paulhan […] Je ne puis le lire sans le croire ».

La répétition,  figure fondatrice du recueil

En préambule, il faut souligner que ce que l’on nomme « figure de rhétorique », a très peu de rapport, dans la poésie d’Eluard et notamment dans ce recueil, avec l’acception générale du terme. Chez le poète, il s’agit d’un mode d’écrire dénué d’effets « prémédités », à la frange entre la parole orale et le « ressassement fécond » dont parle Maurice Blanchot.

Parallélismes et oppositions

Si la répétition est bien la figure architectonique de la poésie et de la musique, elle a, outre cette fonction, dans Au rendez-vous allemand, une tonalité très particulière, propre à un poème que l’on peut qualifier de « militant », véritable réquisitoire contre les bourreaux qui souillent la pureté du monde, face aux innocents martyrisés. La réitération de vocables caractéristiques de la poétique éluardienne, dépouillés de toute qualification superflue, (l’arbre, le ciel, l’homme, l’enfant, l’innocence) ainsi que leurs contraires (la honte, la misère, l’injustice) scandent le recueil, martelant l’alternance entre le vivre et le mourir, l’innocence et la cruauté, l’amour de la vie et l’acceptation de la mort « si difficile et si facile », p 90. Ces résistants amoureux fous de la vie meurent le rire aux lèvres, car ils savent que leur sacrifice ne sera pas vain : « La douceur d’être en vie la douleur de savoir/Que nos frères sont morts pour que nous vivions libres », p. 38, avec une variante en chiasme : « La peur et le courage de vivre et de mourir ». Ainsi dans AVIS, le couple UN/millions, p. 9, débouche-il sur le sentiment de la fraternité qui engendre la solidarité avec tous ceux qui luttent : « Il n’avait pas UN camarade/mais des millions et des millions/pour le venger ». Sans cesse parallélismes et oppositions se répondent.

La reprise a aussi une fonction poignante dans « A l’échelle humaine », p.50 qui évoque l’exécution du Colonel Fabien, membre des Brigades internationales et résistant, dont le père a été fusillé, et la femme déportée à Auschwitz. C’est l’amour qui par une singulière inversion lui donne le courage de mourir en silence, car il sait que l’amour lui survivra et le sauvera de la mort « répugnante ». Il est mort sans une plainte car il avait répété.

« je t’aime sur tous les tons »

A sa  mère à  sa gardienne

A sa complice à son alliée

A la vie »

La dénonciation virulente des bourreaux nazis va ainsi constamment de pair avec l’éloge fraternel empreint d’humanité pour les héros de la résistance.

Les anaphores

Elles sont innombrables (« Paris a froid Paris a faim», p. 10, par exemple où la détresse le dispute à l’espoir), et répètent inlassablement que la poésie est un acte de résistance.Toutes les parties du discours sont quasiment représentées (noms propres, substantifs, adjectifs, verbes , phrases entières, présentatif « il y a », etc. ) mais aussi nombre de mots outils, qui s’ils ne sont pas par définition sémantiquement pleins, jouent un rôle prépondérant, comme la préposition « vers » : « Vers la grille et vers la clé/Vers la porte à dépasser/Vers ta femme et tes enfants/Vers la place des visages », p. 32. De même que sont légion  les exemples de dérivation qui reprennent des mots de la même famille : « Tu es vivant d’une vie sans égale », p.10, « Épouvantés, épouvantables », p. 14, « Très faibles leur faiblesse les faisait sourire », p. 14.

Les antanaclases

Mais la figure la plus remarquable est sans conteste l’antanaclase qui, avec une remarquable économie de moyens joue sur la répétition d’un mot qui fait bouger le sens. Vers admirables  d’une savante simplicité qui portent la concision à son plus haut degré d’efficacité : « Car je les entendais rire/Dans leur sang dans leur beauté[…]/Rire d’un rire à venir/ Rire à la vie et naître au rire », p.47 ; …le respect de la vie et des morts/Qui sont morts pour la vie, p.33 ; … la grande/ Raison qui fait l’homme grand[…]/ Sans la Raison fraternelle p. 34 ; La mort légère et puante/qui ne répond qu’à la mort, p. 32 ; Nos ennemis [.. ] /ont besoin d’être nos ennemis ; 32. Dans « Les belles balances de l’ennemi », p.12, au syntagme « faire justice », employé huit fois, associé aux forces du mal, répondent trois vers lapidaires, qui s’affirment comme une menace prophétique : «La haine a fait justice de notre souffrance[…] /Nous ferons justice du mal. »  C’est une façon de mettre au bien ce qui était au mal en utilisant les mêmes armes, celles de la douleur.

Les échos sonores

La véhémence de ces poèmes militants ne saurait faire oublier, loin s’en faut, les harmoniques portées par les échos sonores, qui sont le propre de la poésie de tous les temps. Les allitérations (« Dormeur vois la vie est vaine ») et les assonances constellent le recueil : « Roue roue route route /mort mort tournure », p. 39. De même que certains motifs homonymiques  « Ceux qui sont à l’air/Ont trop l’air de pauvres hères ; p. 34. Souvent le poème se fait incantatoire, sans cesser d’être comminatoire. Ainsi en va-t-il pour cet appel à la vengeance, célébré sur le mode ternaire  par une apostrophe lyrique à la femme aimée :

« Toi ma patiente ma patience ma parente

Prépare à la vengeance un lit d’où je naîtrai », p.62

Ces  textes sont ainsi entièrement fondés sur le retour cyclique de mots, de sons, de rythmes, qui à tous les niveaux du texte jouent de la redondance dans le sens linguistique du terme, (une procédure, si elle est celle de poésie engagée qui n’a de cesse d’apostropher le lecteur, joue aussi à fond dans la pédagogie) autrement dit, non dans le sens de la répétition creuse, mais dans celui d’une réitération dynamique aux résonances toujours nouvelles, lesquelles semblent se reproduire à l’infini, réconciliant dans l’instant le même et l’autre, le temps et l’éternité. Tout le recueil est ainsi saturé de figures relevant d’une dialectique de la reprise, qui lui donnent sa force percutante, virtuellement infinie. Et de fait, ils sont éminemment mémorisables, en ce qu’ils ressortissent peu ou prou au refrain, au couplet, à la litanie. Et à l’oralité.

Une poésie populaire, accessible à tous

La véhémence de ces poèmes militants ne saurait faire oublier, loin s’en faut, les harmoniques portées par les échos sonores, qui sont le propre de la poésie de tous les temps. Les allitérations (« Dormeur vois la vie est vaine ») et les assonances constellent le recueil : « Roue roue route route /mort mort tournure », p. 39. De même que certains motifs homonymiques  « Ceux qui sont à l’air/Ont trop l’air de pauvres hères ; p. 34. Souvent le poème se fait incantatoire, sans cesser d’être comminatoire. Ainsi en va-t-il pour cet appel à la vengeance, célébré sur le mode ternaire  par une apostrophe lyrique à la femme aimée :

« Toi ma patiente ma patience ma parente

Prépare à la vengeance un lit d’où je naîtrai », p.62

Ces  textes sont ainsi entièrement fondés sur le retour cyclique de mots, de sons, de rythmes, qui à tous les niveaux du texte jouent de la redondance dans le sens linguistique du terme, (une procédure, si elle est celle de poésie engagée qui n’a de cesse d’apostropher le lecteur, joue aussi à fond dans la pédagogie) autrement dit, non dans le sens de la répétition creuse, mais dans celui d’une réitération dynamique aux résonances toujours nouvelles, lesquelles semblent se reproduire à l’infini, réconciliant dans l’instant le même et l’autre, le temps et l’éternité. Tout le recueil est ainsi saturé de figures relevant d’une dialectique de la reprise, qui lui donnent sa force percutante, virtuellement infinie. Et de fait, ils sont éminemment mémorisables, en ce qu’ils ressortissent peu ou prou au refrain, au couplet, à la litanie. Et à l’oralité.

Pour conclure : la triple fonction argumentative du recueil

  • Dénonciation implacable du mal à travers les méthodes abjectes des nazis (tortures, « douches écossaises », exécution d’otages) et de l’horreur qu’elles inspirent. Les vers qui disent l’indignation sont toujours empreints d’une douceur infinie pour les victimes assassinées, non sans une touchante familiarité parfois, comme dans cet exemple : « Que voulait-il ce mort un peu manger et boire/Aimer rêver et rire sous un ciel clément », p. 39. Et la compassion du poète est d’autant plus forte qu’il ne dissocie jamais l’homme de l’enfant qu’il était : (« On a tué un homme, un ancien enfant », p. 50).
  • Éloge du courage, du sens de l’honneur, de la détermination sans faille, de l’héroïsme à visage humain de ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie pour le bonheur des générations futures et pour leur liberté. Ils savent que leur mort ne sera pas vaine. Ils croient en la force de leurs actions et de leurs convictions, grâce auxquelles se construira un monde meilleur et plus juste. Quant aux femmes, sublimes dans leur douleur, elles sont les figures inoubliables de la patience, de l’amour et de l’abnégation.
  • Exhortation à laver la honte, à venger la mort des innocents en ne la laissant pas impunie, et  dont on veut croire qu’ils ne sont pas morts pour rien. Garder l’espoir en restant solidaires dans la fraternité : la plus haute vertu de l’homme. Mais surtout la seule réponse à opposer aux bourreaux, c’est le devoir de vivre et de se perpétuer. « La revanche d’amour rayonne »,p.44. Comme dans le Talmud, la seule façon de combattre ses ennemis c’est de rester vivant : «Ils duraient, ils savaient que vivre perpétue/Et leurs besoins obscurs engendraient la clarté», p. 54.

Toutes ces postures énonciatives mettent en jeu des modalisations très fortes, destinées à toucher, à convaincre, à  emporter l’adhésion de l’interlocuteur. Une leçon de morale, somme toute, une sommation majeure.

Au rendez-vous allemand s’affiche ici comme un instrument politique de combat, inlassablement répété sur tous les tons, où sourd constamment la veine ininterrompue de la poésie lyrique.

Colette Guedj
Professeur émérite à l’université de Nice et écrivain
Nice, 11 décembre 2015