Les images du Phénix dans Au Rendez-vous Allemand

A la fin de l’année 1944, puis en 1945 et de nouveau en 1946, Paul Eluard entreprend de recueillir en livre certains de ses poèmes de la Résistance, bouteilles à la mer confiées durant la guerre à quelques amis téméraires.

Les corpus ainsi constitués couvrent peu à peu huit années de guerre et d’occupation (de 1938 à 1946) formant, comme l’écrit Michel Murat, « une sorte de chronique discontinue de l’actualité »i. Mais en même temps chaque livre gagne une nouvelle épaisseur temporelle, le poids de la tragédie accroît la densité des images poétiques. Un nouveau destin est en jeu, une tension constante entre les pôles de la mort et ceux de la vie, de l’asservissement et de la liberté. Rappelons qu’Eluard, dans L’Evidence poétique avait fait du couple espoir /désespoir le ressort de son imagination :

C’est l’espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé-pour le poète-l’action de son imagination ii

Dans les textes du Au Rendez-vous Allemand, la figure du phénix, l’oiseau fabuleux toujours renaissant, s’impose peu à peu en incarnant la dynamique de l’espoir.

Je propose ainsi dans ces quelques notes de lecture de placer ce livre militant sous le signe du Phénix. Gaston Bachelard, dans un hommage à son ami Eluard en 1953, évoquait l’oiseau légendaire qui revit chaque jour de sa mort « être de la grande contradiction de la mort et de la vie iii, rappelant que cette image mythique suscitait en littérature une multiplicité de métaphores. Le philosophe poète a su magnifiquement montrer qu’enracinées dans un onirisme profond, en deçà de leur référence à la vie et la mort, à l’aurore et aux ténèbres, les images du feu réveillaient au fond de l’inconscient une imagination matérielle, celle de la matière au travail dans la flamme, le bûcher, le brasier, la cendre. Rappelons qu’il avait trouvé sans peine, dans l’oeuvre d’Eluard, des preuves poétiques pour nourrir ses propres intuitions sur l’imagination dynamique des éléments feu, air, terre, eau.

L’imagination phénicienne d’Eluard, symboles et métaphores

En plaçant le poème Liberté au cœur du recueil de 1945, Eluard en avait fait le signe d’une renaissance, ouvrant un champ de métaphores suscitées par l’image mythique du phénix. C’est un fait souvent mentionné que, dans le titre, le nom de la Liberté s’était substitué à celui de l’aimée. On connait l’immense impact de ce texte transgressif dont la composition s’échelonna sur six mois.iv En 1942, la réadhésion d’Eluard au parti communiste, geste d’une grande portée symbolique mais resté secret dans la clandestinité, s’était assortie d’une condition dont l’ami Jacques Gaucheron a fait état : le militantisme du poète ne serait que celui de sa poésie.v En transférant son désir d’écriture, ce chant du feu qui ne le quitte pas, du champ de l’amour au champ de la résistance, le Poète renaissait autrement.

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.

Une fureur nouvelle, un Eros nouveau animent alors sa parole, la colère, la vengeance, une tension si forte entre la haine et l’amour, que Jean Lescure tente de la justifier. vi

Sa poésie a intégré le temps de l’histoire. Le destin du feu/phénix se confond dès lors avec celui du destin humain.

Les rares lecteurs de l’époque eurent très tôt le sentiment que les poèmes du Au Rendez-vous Allemand débordaient l’événement : « La poésie de Paul Eluard est à l’avancée des grands mouvements que déroule l’aventure humaine, elle les pressent et en dénonce l’évolution. Elle les transfigure, elle revêt les faits de la force du mythe. »vii Le Au Rendez-vous Allemand n’est
ainsi qu’un moment tragique de la longue aventure humaine.

L’hymne Chant du feu vainqueur du feu publié en 1944 valait manifeste poétique. Il revenait sur la « refonte » et la renaissance de 1942. Il était parcouru par les images de l’oiseau ardent. Le poète était son bûcher vivant viii.

Le feu vocal du verbe poétique feu de vue et de parole y était sous l’occupation appelé à couvrir le lourd murmure de la bête ix.

Le feu qui prenait dans la chair brûlante comme dans celle des martyrs, dont l’aube était l’égale, énergie pure des flammes sans créateur, buisson de sang et d’air se consumait en lumière comme le poème, cet accomplissement phénicien, vocal et capital, d’un feu spirituel.

Un feu clair jusqu’à l’essence De toutes les formes nues

Dans ce rêve entier règne le Phénix qui habite le corps de tous. Dans le poème intitulé Les Armes de la douleur d’avril-mai 1942, son avatar poétique est le soleil. L’espoir est incarné par le père d’un jeune résistant torturé et exécuté. Le désespoir par la mère, soudain plongée dans l’obscurité, dans la solitude de sa chair

L’ennemi s’est révélé
Je suis seule dans ma chair

Contre une immense détresse le poème apporte la promesse d’une vie régénérée dans un corps commun, le bonheur dans un seul corps dont le feu solaire est le cœur.

Le soleil comme un cœur pur
…Le bonheur dans un seul corps

Dans une lecture rapide, on repère peu de traits visuels de l’oiseau fabuleux : c’est le double miracle de s’enflammer de ses propres feux, et renaître de ses propres cendres qui inspire et dynamise l’imagination. La figure condensée de l’oiseau/soleil est cependant bien présente, diurne et nocturne.

Dans Le même jour pour tous les ailes d’un soleil merveilleux emplissent l’espace cosmique

Un petit oiseau marche dans d’immenses régions
Où le soleil a des ailes

Le soir, quand l’oiseau légendaire referme ses ailes sur la ville, il ne fait plus qu’un avec le corps de Paris

Le soir a fermé ses ailes sur Paris désespéré x

Alors, la lampe à huile du poète recueille le cœur de la nuit.

Dans les trois strophes de Enterrar y callar c’est chaque aurore, instant mythique d’apparition du phénix, qui est l’enjeu d’un combat. Un magnifique lamento accompagne la montée du jour : aurore maternelle, mais linceul des suppliciés de la nuit, ensevelis, couchés à fleur de terre, dans la chair rose du ciel

Frères cette aurore est vôtre
Cette aurore à fleur de terre
Est votre dernière aurore
Vous vous y êtes couchés

Cependant, par un pacte de passation de vous à nous, les martyrs participeront de la vie phénicienne des vivants :

Frères cette aurore est nôtre
Sur ce gouffre de douleur

L’imagination matérielle du feu phénix

Bachelard avait rappelé que vivre en imagination le drame du feu exigeait de participer à l’imagination matérielle de l’élément. Il fallait peut-‐être, pour ce, avoir soi-­même tisonné les braises du foyer : « Seul le rêveur devant les flammes voit en elles son propre être et son propre devenir. »xi

Eluard répondait : « Pense-­toi fleur, fruit et le cœur de l’arbre, puisqu’ils portent tes couleurs. » xii

Bachelard reprenait : « Pour imaginer en toute sincérité la légende du phénix il faudra toujours que je devienne le phénix de moi-‐même mourant et renaissant dans les cendres de mon propre feu. »xiii

Les poèmes qui rêvent la libération contiennent sans doute les plus belles images matérielles. Elles puisent en effet dans cet onirisme profond du feu qui ravive la mémoire des brasiers primitifs, creusets de la vie dans la mort.

Dans le rappel, en 1945, d’étranges moments de présages déjà vécus en 42, surgit l’image onirique d’un soleil animal. Les versets à l’imparfait du poème dimanche après midi entraînaient lentement le lecteur dans un pays gris, sans passions, dans les cendres d’une capitulation définitive, dans l’engourdissement mortel d’un dimanche après-­midi xiv.

/s’enlaçaient les domaines voûtés d’une aurore grise
s’enlaçaient les cieux implacables, les mers interdites, les terres stériles/…

jusqu’à ce que fuse l’ image fulgurante, le prodige attendu, le réveil imminent sous ses cendres de l’oiseau de feu

…Se répondaient les muets, s’écoutaient les sourds, se regardaient les aveugles
dans ce pays éternel qui mêlait les pays futurs, dans ce pays où le soleil allait secouer ses cendres.

Dans le poème poignant En plein mois d’août se trouve rappelé avec une émotion contenue ce lundi soir où s’étaient perçus les premiers signaux de l’insurrection parisienne.

On y entendait sous la voix fraternelle d’Eluard celle du peuple de « Paris aux barricades » qui venait enfin d’ouvrir les yeux sur le jour futur :

Nous avons tous ensemble compromis la nuit.

Tourné vers les lendemains, le poète voyait au delà de l’instant

Puisqu’on a compris la lumière
Pourra-­t-‐il faire nuit ce soir
Puisque l’espoir sort des pavés

Le peuple insurgé, nouveau phénix, avait inversé la nuit ennemie en miroir de ses rêves. La libération de la capitale n’était pour autant qu’un moment dans la réalisation du destin humain : si la nuit était compromise, il restait à consumer ses ténèbres.

Les poèmes réunis dans Au Rendez-vous Allemand ne cessaient en effet de traduire une angoisse matérielle et spirituelle. Les ténèbres en étaient la substance : l’oppression, le désespoir, la honte, l’horreur les nourrissaient.

Les mots le disaient : on s’enfonçait dans l’épaisseur des ténèbres comme dans le profond d’une forêt. Elles obstruaient les yeux et détruisaient la pensée. Elles infestaient les charniers d’Oradour et d’Auschwitz.

Le poème Charniers dénonçait en 1945 l’anéantissement de l’homme.

Comprendre gît sous la vermine Sous le bruit ruminant des mouches Le ciel la terre se limitent
A la destruction de l’homme Voir clair ne sonne que ténèbres

Les images d’une destruction salvatrice dans un poème repris de 1942 La dernière nuit ouvraient alors un nouveau cycle libérateur où l’action, la révolte pouvaient gagner contre la corrosion de la rouille et l’invasion des ténèbres

Nous jetons le fagot des ténèbres au feu
Nous brisons les serrures rouillées de l’injustice
Des hommes vont venir qui n’ont plus peur d’eux-­‐mêmes

Que disait en 1945 La dernière nuit ? Pour reconquérir la clarté du jour, c’était du bois de ces ténèbres qu’il fallait faire un fagot, embraser le bûcher, en y jetant la nuit qui avait envahi les esprits.

Les images étaient, selon le mot de Bachelard, le « combustible poétique » du désir de libération : il conduisait vers le pays promis .

Des hommes vont venir qui n’ont plus peur d’eux mêmes

Si à travers les yeux de Nusch, l’aimée, la voyante, le salut viendrait par l’eau, par l’extérieur

Un navire dans tes yeux
Se rendait maître du vent
Tes yeux étaient le pays
Que l’on retrouve en un instant xv

c’est par l’ardeur du feu intérieur, la foi intime en soi et en l’homme, que reviendrait la force de s’opposer au nazisme.

On entendait dans Au Rendez-vous Allemand la voix du poète qui ne supportait ni l’asservissement de l’homme par l’homme, ni face à lui le découragement de ses semblables. Si comme l’a montré Michel Murat, déjà cité, la rhétorique de la Résistance savait, pour convaincre les assiégés user des mêmes oppositions symboliques (la nuit/le jour, les ténèbres/la lumière, le présent /le futur etc…), l’imagination onirique du feu, inspiratrice de la poésie éluardienne, faisait profondément foisonner la matière enfouie dans l’inconscient.

En conjuguant ces deux dynamiques poétiques Eluard tendait à opérer une conversion, semblable à celle de l’oiseau de feu.

Sa poésie disait, en locutions lumineuses, l’instant bouleversant où l’aurore affleurait sur la ligne de terre des frères mis à mort, où les cendres de l’astre disparu recommençaient à brasiller, où l’on jetait enfin dans les flammes le vivant fagot des ténèbres.

i — p.198 L’année 1945 Actes du colloque de Paris IV –Sorbonne (janvier 2002) Honoré Champion 2004
ii — L’Evidence poétique Pléiade OCI p 515
iii – Germe et raison dans la poésie de Paul Eluard Revue EUROPE n°93, 1953-­‐ et Fragments d’une poétique du feu p.
iv — Témoignage de Jacques Gaucheron dans Paul Eluard ou la fidélité à la vie Le Temps des Cerises 1995 p.144 v ibid p.129
vi — Cette fureur s’était déjà levée dans les poèmes de la guerre d’Espagne.
Les Lettres françaises »1944 février n°13 compte rendu non signé attesté in OC I p 1620 « Cette tragique situation de l’amour qui ne peut aujourd’hui s’exprimer que par la haine »
vii – Compte rendu de René Massat dans Poésie 45 n°25 ­cité in OC I p. 1642/43
viii l’image, attachée à la poésie de René Char, convient bien ici.
ix — Raisons d’écrire, insérées après le poèmes, dès l’édition de 1944.
x — Les sept poèmes d’amour en guerre
xi — Bachelard Fragments d’une poétique du feu puf 1988 p74
xii – Eluard Au delà de la peinture in Donner à voir 1939
xiii Bachelard ibid p74
xiv – Dimanche après-­midi
xv — Les sept poèmes d’amour en guerre

Nicole Boulestreau
Professeur honoraire à l’Université Paris X (Nanterre/ Ouest La Défense)